Décret-Programme : une occasion manquée pour l’école et un précédent préoccupant pour notre démocratie parlementaire

Après plus de quatorze heures de débats en séance plénière, la majorité MR-Les Engagés a définitivement adopté le Décret-Programme portant les mesures d’économies en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Pour lib.res, ce vote marque un double échec.

Un échec démocratique d’abord, par la manière dont ce texte a été imposé au Parlement.

Un échec politique ensuite, par le refus persistant de la majorité d’entendre les alertes lancées depuis des mois par l’ensemble du monde de l’enseignement.

Un précédent démocratique dangereux

Au-delà du contenu du texte, la méthode utilisée pour aboutir à son adoption constitue un précédent préoccupant.

Depuis plusieurs jours, l’opposition demandait que le débat puisse se tenir dans le respect des règles parlementaires et des droits de la minorité. Personne ne contestait le droit de la majorité de gouverner ni celui de voter ce texte. Mais dans une démocratie parlementaire, la force du nombre ne dispense jamais du respect des règles communes.

Or, pour accélérer l’adoption du Décret-Programme, la majorité a choisi de passer outre les usages et l’esprit des garanties parlementaires qui assurent l’équilibre entre majorité et opposition.

Cette logique est dangereuse.

Car lorsque le respect des règles devient facultatif dès lors qu’il ralentit une décision politique, c’est l’ensemble de nos institutions qui se fragilise.

La démocratie ne se résume pas à compter les voix. Elle repose également sur le respect des contre-pouvoirs, du pluralisme et des droits de l’opposition.

Le Parlement n’est pas un simple prolongement administratif du gouvernement. Il est censé le contrôler.

À force de considérer les procédures démocratiques comme des obstacles plutôt que comme des garanties, on prend le risque d’affaiblir la confiance des citoyens dans leurs institutions.

Une rupture avec le monde de l’école

Sur le fond, ce vote consacre une rupture profonde entre le gouvernement et l’ensemble des acteurs de l’enseignement.

Depuis des mois, les signaux d’alerte se sont multipliés.

Les enseignants.

Les directions.

Les syndicats.

Les pouvoirs organisateurs.

Les associations de parents.

Les étudiants.

Les élèves eux-mêmes.

Rarement une réforme aura suscité une telle convergence de critiques provenant de sensibilités pourtant très différentes.

Tous ont exprimé la même inquiétude : celle de voir l’école devenir une variable d’ajustement budgétaire.

Tous ont demandé davantage de concertation.

Tous ont plaidé pour que les réalités du terrain soient entendues.

Tous ont alerté sur les conséquences concrètes des mesures envisagées pour les élèves, les familles et les équipes éducatives.

La majorité a choisi de poursuivre malgré ces avertissements.

Une réforme budgétaire plus qu’un projet pédagogique

lib.res ne nie pas la gravité de la situation financière de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Oui, notre Fédération fait face à des difficultés budgétaires importantes.

Oui, des réformes sont nécessaires.

Oui, chacun doit contribuer à l’effort collectif.

Mais reconnaître la nécessité d’assainir les finances publiques ne signifie pas que toutes les économies se valent.

Ce Décret-Programme repose essentiellement sur une logique comptable.

Il réduit les moyens consacrés à l’école sans démontrer comment ces économies amélioreront la qualité de l’enseignement, lutteront contre la pénurie ou renforceront la réussite des élèves.

Une économie qui affaiblit durablement le système éducatif n’est pas une économie.

C’est une facture reportée sur l’avenir.

Ce qui est économisé aujourd’hui risque d’être payé demain sous la forme de décrochage scolaire, de redoublements supplémentaires, d’aggravation de la pénurie d’enseignants ou encore d’inégalités renforcées.

Les élèves et les familles en première ligne

Parmi les mesures les plus préoccupantes figurent le définancement de l’extension de la gratuité scolaire, les incertitudes entourant le financement des repas scolaires dans les établissements les plus fragilisés. 

Derrière les chiffres budgétaires, il y a des réalités humaines.

Il y a des enfants pour lesquels l’école représente parfois le dernier rempart contre la précarité.

Il y a des familles monoparentales qui comptent chaque euro.

L’école devrait être un facteur de réduction des inégalités.

Ce texte risque au contraire d’en accentuer certaines.

Des enseignants toujours davantage sollicités

L’augmentation de la charge de travail dans l’enseignement secondaire supérieur constitue l’une des mesures les plus contestées du texte.

Réduire cette réforme à deux heures de cours supplémentaires serait profondément trompeur.

Derrière ces deux heures se cache une réorganisation massive de l’ensemble des équilibres humains qui font fonctionner nos écoles.

Pour de nombreux enseignants, cette mesure signifiera davantage de classes, davantage d’élèves à suivre, davantage de préparations, davantage de corrections, davantage de réunions et davantage de déplacements entre établissements.

Mais surtout, elle provoquera un vaste jeu de réaffectations et de pertes d’heures qui risque de déstabiliser des centaines d’équipes éducatives.

Derrière chaque poste supprimé ou chaque grille horaire modifiée, il n’y a pas une ligne dans un tableau Excel. Il y a des femmes et des hommes qui ont construit leur vie autour d’un emploi, d’une école, d’une équipe pédagogique et d’un projet professionnel.

Certains enseignants perdront une partie importante de leurs heures et verront leur revenu diminuer. D’autres devront compléter leur horaire dans plusieurs établissements, multipliant les trajets et compliquant encore davantage la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. D’autres encore seront contraints d’abandonner des cours qu’ils enseignent parfois depuis des années ou de quitter des équipes au sein desquelles ils avaient trouvé stabilité et reconnaissance.

Pour de nombreux jeunes enseignants, qui peinent déjà à trouver leur place dans une profession en pénurie, ce décret signifie davantage d’incertitude et un risque accru de quitter le métier.

Cette réforme menace également les projets pédagogiques construits parfois depuis des années dans les écoles.

Les équipes éducatives ne se résument pas à une addition d’enseignants interchangeables. Elles reposent sur des collaborations, des habitudes de travail, des projets interdisciplinaires, des dispositifs d’accompagnement des élèves et une connaissance fine des réalités locales.

Lorsque des enseignants disparaissent des équipes, lorsque des horaires sont éclatés entre plusieurs implantations ou lorsque les réaffectations se multiplient, ce sont aussi ces projets qui sont fragilisés.

Ce qui risque d’être perdu, ce n’est pas seulement du temps d’enseignement. Ce sont des années de construction collective, d’innovation pédagogique et de stabilité éducative.

Au moment où l’école a plus que jamais besoin de fidéliser ses enseignants et de reconstruire l’attractivité de la profession, la majorité fait le choix d’une réforme qui crée de l’incertitude, fragilise les parcours de vie et déstabilise ceux qui, chaque jour, assurent la réussite et l’accompagnement des élèves.

Car un enseignant n’est pas une variable d’ajustement budgétaire.

C’est souvent l’adulte qui change le destin d’un enfant.

D’autres solutions étaient possibles

L’une des grandes faiblesses de ce Décret-Programme est d’avoir été conçu sans véritable co-construction avec ceux qui font vivre l’école au quotidien.

Pourtant, les acteurs de terrain n’ont jamais nié les difficultés budgétaires.

Nombre d’entre eux étaient prêts à participer à la recherche de solutions.

D’autres pistes existaient.

Investir massivement dans la réduction des coûts énergétiques des bâtiments scolaires.

Mutualiser davantage certains outils numériques et certaines dépenses de fonctionnement.

Poursuivre la rationalisation administrative du système.

Lutter plus efficacement contre le décrochage scolaire et le redoublement, dont le coût annuel est estimé à plusieurs centaines de millions d’euros.

Réexaminer certaines dépenses de structure avant de toucher directement aux conditions d’apprentissage et d’enseignement.

Bref, il existait des alternatives permettant de concilier responsabilité budgétaire et ambition éducative.

L’école debout face à une réforme imposée

Face à ce passage en force, lib.res tient à saluer la mobilisation remarquable des enseignants, des directions, des élèves, des étudiants, des parents, des syndicats, des pouvoirs organisateurs et de tous les citoyens qui ont participé au débat public.

Cette mobilisation n’était pas un refus du changement.

Elle était l’expression d’une exigence démocratique simple : celle d’être écouté lorsque l’on est directement concerné par une réforme d’une telle ampleur.

Leur engagement honore l’école et la démocratie.

Le débat ne s’arrête pas avec un vote

Le Décret-Programme a été adopté.

Mais les questions qu’il soulève demeurent.

La majorité a remporté un vote parlementaire.

Elle n’a pas répondu aux inquiétudes du terrain.

L’histoire dira si elle avait raison contre tous ceux qui l’ont alertée.

Pour lib.res, l’école mérite mieux qu’une réforme imposée dans l’urgence.

Elle mérite une vision.

Elle mérite de la concertation.

Elle mérite des réformes construites avec celles et ceux qui la font vivre chaque jour.

Parce que l’enseignement n’est pas une dépense parmi d’autres.

Il est l’investissement le plus précieux que notre société puisse consentir pour son avenir.